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La monnaie locale citoyenne comme contrat économique de quartier

par Jean Rossiaud & Antonin Calderon (Monnaie Léman / APRES-GE)

Dans ce quatrième chapitre de la série que nous avons entamée en octobre, sur le thème des « monnaies locales », après un exposé général des avantages et des défis des monnaies locales à travers l’exemple du Léman (octobre 2018), des pistes de collaborations et des synergies entre monnaie locale et l’agriculture contractuelle de proximité (ACP) (décembre 2018), et de l’intérêt des monnaies locales comme outils de développement des filières économiques agricoles (février 2019), nous vous proposons aujourd’hui de partir non plus des filières, mais des territoires (des quartiers, des villages, etc.) pour construire des circuits courts et nous inscrire collectivement dans la transition.

La crise climatique nous ramène au bon sens en nous rendant attentifs au fait qu’il est absurde d’un point de vue écologique, économique et social de consommer, à Genève ou à Paris, des tomates récoltées en Hollande, mise en boîte en Roumanie et dont les boîtes elles-mêmes ont été produites en Asie du Sud-Est. La libre circulation des marchandises, notamment dans le domaine agricole, a induit la spécialisation économique de régions entières et augmenté la dépendance face aux traders et aux grands distributeurs. La mise en concurrence de tous les territoires du monde produit partout localement une grande vulnérabilité économique et sociale ; elle n’est ni durable écologiquement ni pérenne économiquement. C’est pour cela que nous en revenons aux « circuits courts ».

Il est courant de qualifier de « circuits courts », les circuits de distribution, le plus souvent agricoles, où n’opère qu’un seul intermédiaire entre le producteur et le consommateur, qu’il s’agisse de vente directe (cf. notre article sur les ACP, déc. 2018), ou indirecte.

Aujourd’hui, il y a une demande croissante de « circuits courts », car les consommActeurs et consommActrices que nous sommes désirent protéger leur santé en même temps que leur environnement. Mais historiquement, les circuits courts étaient la règle, notamment juste hors des murs des villes, comme à Genève sur la Plaine de Plainpalais ou à Paris, les villages maraîchers pour approvisionner les halles et les marchés urbains.

Cependant l’idée de « circuits courts », dans sa renaissance contemporaine, renvoie à la représentation du « Small is Beautiful » (de l’économiste britannique Ernst Friedrich Schumacher) et de l’auto-organisation territoriale, comme l’imagine Hans Widmer (P.M.) où les « voisinages » sont à la fois des bassins de vie économiques et sociaux « à échelle humaine » et des espaces politiques de gouvernance de communs.

La monnaie locale un outil de révolution douce

Dans cet esprit, l’échelle du quartier (ou du village) est la plus petite échelle où opèrent à la fois : une convivialité partagée, une diversité des lieux d’activités, de détente, de culture, de rencontres, de travail, des services de proximité de qualité, et une gouvernance démocratique des communs.

Dans ce contexte, la monnaie locale (même une monnaie de quartier) fonctionne comme « carte d’identité » d’un projet « politique » collectif pour la relocalisation de l’économie, la valorisation des circuits courts et la responsabilité sociale et environnementale des producteurs, consommateurs et distributeurs (« quand je paie en monnaie locale, je démontre que je suis de celles et ceux qui agissent pour la transition écologique, économique et sociale »). Cette identification au monde de Demain, se fait de manière non conflictuelle avec le monde d’hier. Affirmative plutôt que défensive, cette posture énonce qu’« il existe des solutions immédiates et concrètes aux dérèglements climatiques et aux crises systémiques; je fais ma part, dans un projet collectif ».

Mais la monnaie locale est bien plus que la carte d’identité de la transition. Elle met en place ipso facto les processus économiques, commerciaux et financiers, qui induisent une solidarité mécanique, automatique, machinale entres les producteurs, les distributeurs et les consommateurs (que ceux-ci se connaissent ou s’apprécient ne change rien à l’affaire), produisant une richesse locale collective, qui ne peut s’échapper du territoire donné, et ne peut pas être captée par les marchés financiers hors sol.

Reconstruire les filières du producteur au consommateur, comme nous l’avons proposé dans un article précédent, février 2019, c’est important, mais reconstruire les solidarités économiques territoriales, sur la base des quartiers et des villages, l’est peut-être encore davantage.

Renverser la logique d’achat, de distribution et de vente pour inscrire l’acte économique dans une stratégie collective et de moyen terme est la clé que propose la monnaie locale pour rouvrir la porte de la prospérité territoriale. Et cette option est valable, dans tous les quartiers, où que ce soit sur la planète : tout le monde a un intérêt direct à renforcer les interactions économiques locales, qui vont augmenter les chiffres d’affaires des entreprises et commerces locaux, augmenter l’emploi et les salaires, générer des impôts qui seront réinvestis localement.

Les monnaies locales sont donc des outils idéaux pour rendre l’économie plus résiliente partout, grâce à un maillage serré, transparent et diversifié des acteurs économiques, tout en augmentant la plus-value sociale et environnementale. En sortant de la concurrence généralisée, elles contribuent ainsi à renforcer la souveraineté alimentaire et économique partout, à lutter contre le chômage de masse, à diminuer les inégalités territoriales, et donc les migrations économiques. Solution locale et universelle, la monnaie locale relève en douceur les défis climatiques et socio-économiques globaux.

Du contrat social au contrat économique de quartier

Le contrat social, celui qui depuis Rousseau nous permet de nous penser comme « des communautés de destin » doit être refondé. Les Etats-Nations sont des territoires trop grands pour constituer des bassins de vie, gouvernables comme des communs territoriaux, et trop petits, pour faire face aux défis planétaires. Il s’agit désormais d’articuler les échelles de production et de gouvernance.

Dans cette optique, le quartier peut être considéré comme la brique de base de l’économie planétaire. Mais comme nous ne croyons pas aux vertus de l’autarcie, et que nous nous reconnaissons dans l’universalité de la communauté humaine sur l’ensemble de la planète, nous sommes attachés à l’articulation des bassins de vie, du local au global : là encore différentes monnaies, correspondant à différents échelles territoriales pourraient être un outil intéressant permettant cette articulation. La question à résoudre est celle de leur interopérabilité (1).

Revenons à nos quartiers. Nous pensons donc ici que la monnaie locale constitue le fondement d’un contrat de quartier, qui vise à la souveraineté économique et à la gestion partagée de la prospérité produite.

Mais de quelle économie parle-t-on ? Un réseau de producteurs et de consommateurs locaux, qui décident de travailler ensemble, dès aujourd’hui sur le moyen / long terme, parce qu’ils savent que le système qu’ils cogèrent fidélise leurs clientèles en baissant les coûts de réclame, assure la pérennité de leurs fournisseurs et de la qualité des biens et services achetés, permet une gestion optimale des flux et des stocks et offre des facilités financières (notamment des lignes de crédit de fonctionnement à taux 0, si on adopte un système de crédit mutualisé).

De plus, que nous soyons des consommateurs, des entreprises, des commerces ou des collectivités publiques, la monnaie locale nous oblige à penser les implications de nos achats quotidiens sur notre bien vivre ensemble. C’est la culture de l’économie et de la durabilité qui se réinvente dans le même mouvement.

Les acteurs-types des filières économiques du quartier

Sans vouloir être exhaustifs, nous présentons des acteurs-types qui contribuent à faire des quartiers des lieux de bien-vivre et d’action citoyenne, et qui ont un intérêt immédiat et concret à utiliser la monnaie locale comme catalyseur et articulateur de leurs activités au sein de leur quartier.

Les coopératives d’habitation sont les actrices centrales de la circulation monétaire d’un quartier. Dans un quartier, soit on y habite, soit on y travaille, soit les deux. S’il est possible de payer les loyers pour les logements et les arcades/bureaux en monnaie locale (même partiellement), c’est une bonne partie des revenus des habitants qui se trouve relocalisés dans le quartier, surtout si ceux-ci ont été rémunérés en partie en monnaie locale. De plus, les coopératives peuvent développer des services annexes pour leurs membres, comme le partage de voiture.

Les habitants ont intérêt à pouvoir profiter de commerces de proximité de qualité. Même si pour cela, il faut mutualiser certains frais et imaginer, avec les bailleurs, des péréquations des loyers pour encourager des activités socialement ou écologiquement utiles, mais moins viables économiquement en centre ville.

L’épicerie ou le supermarché participatif et coopératif

Une épicerie ou un supermarché participatif permet de revisiter le concept de commerce de proximité. Les foyers-membres d’une coopérative alimentaire sont appelés à contribuer à hauteur de quelques heures par mois au fonctionnement de l’entreprise (caisse, mise en rayon, stock, livraisons, mais aussi événements pour le quartier, accompagnement de personnes âgées ou avec handicap, etc.) en échange de produits dont la marge prélevée se trouve abaissée grâce à la contribution collective.

La monnaie locale peut concrètement encourager les habitant-e-s et les entreprises du quartier à préférer ce mode de distribution à l’acheminement classique des produits agroalimentaires. Parallèlement, des contrats se concluent entre collectifs de paysans et épiceries, afin de pouvoir coordonner les plans de culture (production adaptée et variée) sans « contraindre » les consommateurs dans leur choix. Cette vision est en lien directe avec celle de l’agriculture contractuelle de proximité (ACP, AMAP), à la différence que le contrat est décalé du producteur au distributeur, diluant la contrainte de choix sur la communauté et non plus l’individu.

L’auberge du quartier a comme particularité de proposer des repas préparés par des habitant-e-s, coordonnées par un-e aubergiste professionnel-e. Chaque habitant-e intéressé.e par le concept s’inscrit pour participer à l’élaboration d’un repas. Avec le nombre de personnes, les contributions sont très espacées, mais un repas de qualité est proposé chaque jour, à un prix très accessible et dans un esprit convivial. Un quartier a besoin d’artisans : boucher, cordonnier, fromager, boulanger, etc. Dans les villes modernes, ces artisans ont progressivement disparu au profit de grandes entreprises proposant ces services à moindre coût, mais cette situation a induit une perte en matière de convivialité et de qualité de vie. Il est possible d’aider la redynamisation des métiers de proximité grâce à la monnaie locale.

Une fois encore, en effet, l’utilisation de lignes de crédit en monnaie locale (crédit mutualisé) par les artisans est possible pour une partie de leur salaire, le paiement de leur loyer et le remboursement des investissements (installations, machines), pour autant que les membres de la communauté de paiement en question l’acceptent. Les artisans peuvent ainsi descendre en négatif jusqu’à leur limite « plancher » dans les premiers mois ou années d’exploitation, puis remonter petit à petit, au moment où les recettes le permettent.

La même logique mutualiste peut s’applique aux bibliothèques d’objets et d’outils ou aux ressourceries, qui valorisent les déchets, en compost ou en fil plastique pour imprimante 3D. Les sources de revenu pour ces nouveaux métiers de la récupération, de la réparation, de la réutilisation, de la réinvention et du recyclage (les 5 R de l’écologie industrielle et de l’économie circulaire) peuvent être très importantes pour les quartiers.

Dans ce contexte, les collectivités publiques ont un intérêt évident à repenser leurs achats en fonction d’une logique de proximité. En renforçant le présence d’entreprises sur leur territoire, elles obtiennent davantage de rentrées fiscales, et en même temps remplissent plus aisément leurs missions de politiques publiques en matière de promotion économique, de solidarité sociale et de lutte contre le réchauffement climatique (impact carbone).

Le contrat économique de quartier serait – dans cet esprit – le moment où ces différents acteurs se mettent autour d’une table et calculent ensemble les flux inter-entreprises qui pourraient s’effectuer en monnaie locale, et qui constitueraient la trame de fond de ce filet économique de proximité, celui qui donne du travail au plus grand nombre en produisant davantage de richesse collective. Sur cette base, il serait même possible d’imaginer une coopérative intégrale (qui intégrerait la comptabilité des heures de bénévolat), et qui pourrait générer un revenu universel… mais cela serait l’objet d’au moins deux prochains chapitres.

(1) Sur le plan technique, nous avons résolu la difficulté : notre portefeuille multi-monnaie, Biletujo (portemonnaie en Esperanto), permet l’interopérabilité. Mais comment établir un « taux de conversion », un taux de change entre monnaies locales citoyennes, , sans retomber dans le système monétaire actuel, qui fait de la monnaie une marchandise sur laquelle il est toujours possible de spéculer ? Ce sera l’objet d’un prochain épisode dans la poursuite de cette série.

Les monnaies citoyennes renforcent les filières agricoles

par Antonin Calderon & Jean Rossiaud (Monnaie Léman/ APRES-GE,
en collaboration avec Gaëlle Bigler (FRACP / URGENCI)

Voici le troisième numéro de la série que nous avons entamée en octobre, sur le thème des « monnaies locales », après un exposé général des avantages et des défis des monnaies locales à travers l’exemple du Léman (octobre 2018) et des pistes de collaborations et des synergies entre monnaie locale et alimentation durable (décembre 2018), nous vous proposons aujourd’hui de réfléchir en termes de filière, pour différents type de produits agricoles, et en partant une nouvelle fois de l’expérience genevoise : de la semence à la production, de la production à la transformation, de la transformation à la distribution, de la distribution à la consommation. Les cinq filières agricoles clés sur lesquelles le Léman et la Chambre de l’Economie sociale et solidaire (APRES-GE) travaillent actuellement sont les suivantes :

La bière : du houblon à la pinte

Les légumes : de la fourche à la fourchette

Le pain : de la graine au pain

Le bois : de l’arbre au stère

Le vin : du pied au verre

Chaque filière présente ses particularités, et chaque acteur – chaque maillon de la filière – sa réalité et ses enjeux propres. C’est pourquoi il est particulièrement intéressant de rassembler les différents acteurs d’une filière autour de la même table, afin de réfléchir ensemble aux flux de valeur – et aux flux monétaires qui en découlent – actuels et potentiels. Nombreux sont les acteurs économiques qui n’ont généralement pas le temps de prendre ce recul. La monnaie locale offre aux producteurs une belle opportunité de renforcer les liens entre eux, et entre eux et les consommateurs, et ainsi de consolider l’économie locale, face à la concurrence des marchés globalisés. Le service apporté par la monnaie locale est la « facilitation économique » : c’est une forme de courtage qui permet aux producteurs de mieux choisir leurs fournisseurs locaux, et en cas de surproduction d’écouler les stocks dans la communauté de paiement.

La filière bière : du houblon à la pinte

Prenons l’exemple de la filière bière pour illustrer nos propos. Le développement des brasseries artisanales est actuellement en pleine expansion et leur fonctionnement est aisément modélisable. Les principaux maillons de cette chaîne sont : les paysans, les malteries, les brasseries, les distributeurs, ainsi que les bars, restaurants ou épiceries. Le schéma ci-dessous nous en donne une illustration.

Si vous l’ignorez encore, sachez que la bière est constituée à 90% d’eau, qui sert de base à l’ajout du malt, du houblon, puis de la levure. A cela peut s’ajouter des ingrédients supplémentaires, comme du café, des fruits, des épices ou autres condiments ou aromates.

Les agriculteurs (1) cultivent les céréales, qui seront ensuite transformés en malt par la malterie (2). Parallèlement, le houblon (2’), une plante grimpante, doit être cultivé et ses fleurs récoltées puis séchées ; la levure (2’’) doit être produite, généralement en laboratoire.

Ces trois ingrédients sont utilisés par les brasseries artisanales (3), avec de l’eau, pour la production de la bière. D’autres biens sont également nécessaires à la production de la bière, notamment les bouteilles, les capsules, les étiquettes, la colle, et l’eau bien sûr. Ces produits sont considérés comme secondaires dans la filière de production de la bière, même s’ils sont évidemment nécessaires. De plus en plus souvent les brasseries récupèrent leurs bouteilles, par le biais d’un système de consigne, et les réutilisent.

Ensuite, les distributeurs (4) se chargent d’acheminer les boissons produites dans les bars, les restaurants et les épiceries (5), où ils sont vendus à la consommation, et notamment aux employé·e·s (6) des diverses entreprises de la filière de la bière. En effet, une partie des consommateurs de bière travaillent dans la filière.

Il faudrait également intégrer une nouvelle activité dans cette filière de la bière : les champignonnières (4’). Elles travaillent avec les brasseries, en récupérant le malt usagé (les drêches) pour l’utiliser comme substrat sur lequel pousseront les champignons (notamment des shiitakes et des pleurotes). La récupération du substrat est actuellement à l’étude pour être utilisé comme emballage de protection, pour ses propriétés de légèreté et d’amortissement des chocs.

Tous ces acteurs ont également des coûts de locaux, d’énergie, de machines de production et de transport, d’informatique, d’impressions et d’administration. C’est ce que nous appelons le réseau secondaire de fournisseurs.

Le schéma suivant résume le réseau primaire de la filière bière, en modélisant les flux de biens/services, ainsi que les flux monétaires qui permettent ces échanges.

La mise en relation économique

La monnaie locale est avant tout un outil de mise en lien économique entre les acteurs d’une filière. Si les acteurs sont convaincus de l’intérêt de créer une économie locale forte, ils n’ont pas toujours ni le temps, ni l’énergie, ni même les connaissances suffisantes pour analyser l’ensemble des flux actuels et potentiels dans leur propre filière économique. Pressés par les contraintes économiques de court terme et le manque de liquidités, ils vont le plus souvent au plus rapide et au moins cher, alors que leur véritable intérêt économique, à moyen ou long terme, serait de privilégier une approche concertée et solidaire, par exemple dans un système de crédit mutualisé.

Travailler dans leur propre monnaie locale incite les acteurs économiques à prendre conscience des spécificités et des contraintes diverses au sein de la filière et met chacun en relation commerciale avec ses potentiels fournisseurs et clients : le paysan avec la malterie, la malterie avec les brasseries, les distributeurs avec les brasseries, et les bars, les restaurants et les épiceries avec les distributeurs.

L’enjeu n’est pas seulement économique et écologique. Certes, il permet d’augmenter les volumes d’activité de chacun et la richesse produite sur le territoire ; et la mise en valeur de ce territoire, dans les circuits courts, renforce la résilience économique et la durabilité écologique (baisse de l’émission de CO2). Sur le plan social et politique, le réseau économique ainsi créé rompt l’isolement de chaque acteur et c’est le tissu social qui s’en retrouve renforcé. Ensemble, il sera plus facile de défendre ses intérêts collectifs et de devenir des parties prenantes des politiques publiques en matière de promotion de l’agriculture locale.

De la liquidité monétaire pour les filières

Le système de crédit mutualisé proposé par une monnaie locale complémentaire comme le Léman dans la région lémanique permet un apport de liquidités important dans les filières économiques. En effet, chaque acteur se voit octroyer une ligne de crédit de fonctionnement (actuellement entre LEM 1’000.- et LEM 20’000.-, en fonction de sa taille) utilisable sans taux d’intérêt et de manière illimitée tant que celui-ci reste en dessous du seuil établi. L’ensemble de la filière concernée voit donc son potentiel d’échange économique augmenter à hauteur de la somme des limites de crédit de l’ensemble de ses acteurs.

Ce système ancestral de la mutualisation du crédit, qui a pratiquement disparu aujourd’hui, avalé par le système bancaire contemporain, est pourtant un système très simple et très stable. Le réseau dans son ensemble est par définition toujours totalement équilibré « à zéro » : la somme des montants positifs est toujours égale à la somme des montants négatifs, et il n’y a pas de création monétaire. Plus la monnaie tourne et plus de la richesse est produite. Le manque de liquidité est un frein à l’activité. Le crédit mutualisé remplace donc très avantageusement le crédit bancaire.

Le crédit bancaire classique coûte cher – quand il est octroyé, car souvent les banques refusent le risque. Il surenchérit les produits, car il faut bien inclure de coût de l’argent (l’intérêt) dans le prix de vente, et fragilise le vendeur sur un marché concurrentiel occupé par des grands groupes qui cassent les prix.

En travaillant en monnaie locale, on recrée une économie parallèle, et on échappe à la pression des grands groupes et des produits étrangers. Se mettre à la monnaie complémentaire, pour les filières agricoles notamment, doit être vu comme une stratégie de survie et de développement. Mais il faut jouer le jeu tous ensemble, entreprises, salariés et consommateurs, pour que la monnaie puisse continuer à irriguer en continu l’économie locale, sans stagner dans des goulets d’étranglement.

Vers une irrigation saine des filières

L’enjeu principal est donc d’éviter la formation de poches de rétention de monnaie locale, qui témoignent d’un blocage économique. Un tel blocage est salutaire s’il permet à l’acteur en question de se questionner sur ses partenaires qui n’acceptent pas la monnaie locale. Il serait peut-être temps d’en changer, et d’opter pour des fournisseurs qui s’inscrivent également dans la logique re-localisation et de responsabilité sociale et environnementale.

C’est là qu’entrent en jeu les services des « facilitateurs » de la monnaie locale : ils travaillent de concert avec les entreprises à intégrer les fournisseurs à la communauté de paiement, s’ils remplissent les conditions de la charte et, sinon, à dénicher de nouveaux partenaires.

Les poches de monnaie locale sont par contre problématiques, si les entreprises ne peuvent remettre dans le circuit autant de monnaie qu’elles en acceptent : la monnaie perd alors sa fonction première qui est de fluidifier les échanges. Le risque de dévaluation de la monnaie (elle va s’échanger en dessous de sa valeur officielle, par exemple 120 unités vont être demandées pour un bien/service qui en vaut 100 en monnaie étatique) est ainsi important.

Deux types d’acteurs peuvent se retrouver structurellement à cette place de « goulet d’étranglement ». Premièrement, l’entreprise qui occuperait une place centrale dans la filière, et possèderait pas ou trop peu de substituts. Dans la filière « bière », il s’agit de la malterie, avec laquelle toutes les brasseries locales ont intérêt à travailler en monnaie locale. Deuxièmement, l’entreprise qui se trouve en « bout de filière ». Dans notre exemple, il s’agit du paysan qui cultive les céréales qui seront ensuite transformées en malt. Le schéma suivant expose cette problématique de poche de rétention de monnaie locale en bout de filière.

Pour ces deux cas, il existe une réponse simple sur le plan théorique, mais qu’il n’est pas si aisé de mettre en pratique, car elle demande déjà un réseau économique dense : le paiement d’une partie des salaires en monnaie locale. La masse monétaire redistribuée mensuellement est cependant un puissant levier de dynamisation de l’économie locale et durable par la consommation. C’est ce que le schéma ci-dessous explique.

Nous avons donc vu que les producteurs des filières agricoles ont un intérêt certain à utiliser la monnaie locale pour résister à la concurrence des grands groupes et des producteurs étrangers. Cependant, ce succès repose sur l’équilibre des flux. Le renforcement de l’économie locale requiert donc de l’organisation et de la patience, car il s’agit de faire entrer l’ensemble de ses acteurs dans la communauté de paiement dans un cercle vertueux.

C’est à la monnaie locale d’effectuer ce travail de facilitation économique et de mutualisation du crédit, et il faut lui en donner les moyens. Une fois ce travail réalisé, de la même manière que l’on poserait un système d’irrigation dans une culture, la monnaie peut alors circuler de manière vertueuse en créant de la valeur dans l’économie locale et durable, et en renforçant la résilience économique, face aux crises financières systémiques. 2008 devrait nous servir de leçon !

Dans une prochaine lettre d’information, nous prendrons l’exemple d’une ou de plusieurs entreprises particulières et de la manière dont elles utilisent quotidiennement la monnaie locale pour donner du sens à leur travail : un sens économique bien sûr, mais aussi le sentiment de participer pleinement à l’amélioration du bien commun.

E-leman: une monnaie blockchain locale en Suisse et ailleurs
octobre 15, 2018
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[Par Jean Rossiaud, APRES-Genève]

Le léman est la monnaie locale du bassin de vie économique qui se développe autour du Lac Léman, le plus grand lac d’Europe, traversé de bout en bout par une frontière. Genève se trouve au bout du Lac, et le canton de Genève partage 90% de sa frontière avec la France (la Haute-Savoie et l’Ain) et 10% avec la Suisse (le Canton de Vaud).

La monnaie léman est complémentaire à la fois de l’euro et du franc suisse, sur laquelle elle est basée. La monnaie a été lancée à Genève en septembre 2015, après 4 ans de réflexion au sein d’un groupe d’une cinquantaine de personnes, composé de résidents suisses et français. Un peu plus de 3 ans après son lancement, 560 entreprises et commerces et plusieurs milliers de consommateurs utilisaient le léman. Avec le passage à la monnaie électronique il y a bientôt une année, le léman se donne l’opportunité d’augmenter sensiblement sa « communauté de paiement ».

Le léman se démarque sur plusieurs plans des autres monnaies locales citoyennes. Tout d’abord, son caractère à la fois local et transfrontalier en fait pratiquement une rareté sur la planète. Ensuite, le fait qu’elle articule support papier et crypto-monnaie électronique (sous technologie blockchain) la rend également unique en son genre. Les nouveaux billets du léman sont tous chargés sur la blockchain, ils portent tous un QR-code qui permet aux utilisateurs de vérifier en le scannant la validité et la valeur fiduciaire du billet. Le π-léman (valeur 3.14 léman) et le billet de 1 léman facilement dé-coupable en deux coupures de 50 cts de léman constituent des nouveautés.

Par ailleurs, le léman est une des très rares monnaies complémentaires à valoriser la combinaison du nantissement (visant le BtoC)* et du crédit mutuel (visant le BtoB)**, en stimulant le paiement d’une partie des salaires en léman. Enfin, elle s’inscrit dans le mouvement trans-localiste, qui prône la transition écologique et sociale (elle repose sur une charte éthique d’amélioration continue des pratiques des entreprises) du local au global, en construisant systématiquement des réseaux internationaux, dans un esprit collaboratif (peer-to-peer). Read more

Une déclaration d’intention pour le crédit mutualisé LEMANEX
avril 6, 2017
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Après un peu plus de 18 mois, plus de 100’000 lémans en billets circulent dans la région et sont acceptés par près de 400 entreprises et commerces. La passage prochain au Léman électronique permet la création d’un système de crédit mutualisé: LEMANEX
Le passage au Léman électronique, sur la base d’une technologie sûre, décentralisée et transparente (la blockchain) permet aujourd’hui aux entreprises locales de construire ensemble LE CRÉDIT MUTUALISÉ DU LÉMAN : LE LEMANEX.
Le LEMANEX nous permet de :
  • renforcer mutuellement nos relations commerciales avec nos fournisseurs et nos clients;
  • répondre concrètement aux problèmes de trésorerie (manque de liquidités), en offrant une solution permanente de crédit de fonctionnement à taux zéro;
  • mutualiser le risque, car le crédit ne repose plus sur des dettes bilatérales, mais est garanti par l’ensemble de la communauté de paiement.
Nous vous invitons à signer la DECLARATION D’INTENTION
A peine deux semaines après avoir diffusé ce document dans notre réseau, plus d’une quarantaine d’entreprises* se sont déjà prononcées en faveur de cet outil économique.
Il s’agit d’une position de principe ne vous engageant à rien d’autre qu’à collaborer :
  • à la  réflexion sur la faisabilité et la rentabilité du système de crédit mutualité ;
  • à la mise en place du LEMANEX, comme crédit mutualité ;
  • à la création d’une structure de gouvernance et d’un modèle d’affaires pérennes pour le LEMANEX.
Et à nous l’envoyer par mail à communication@apres-ge.ch
* Monnaie Léman Suisse, Monnaie Léman France, APRES-GE, APRES-VD, CODHA, Réalise, Jardin Cocagne, Librairie du Boulevard, Itopie informatique, Comptabilis, Assurethic, Ecoservices SA, Trajets, Cabinet dentaire PhiloSmile, Espace Terroir, Sandrine et Guy Producteurs, Cordonnerie Pierre Kakpo, Urfer, Eco Peinture, Theranova, Capdétente, FasylEnergie, Kyos Sarl, Wonderweb, La Branche, La Brouette, La Vie selon Gaïa, Café du Grütli, Green Spot SA, Les Savoises, Donner du Sens Sarl, LES IDEES, Kaosmovies, WeWash, Microtri, Boutique Alkena, Ecole de voile d’Ouchy, Philo’s Force
Le Léman dans les perspectives translocales : « Monnaies locales d’ici et d’ailleurs »
octobre 6, 2016
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Si des monnaies locales complémentaires circulaient déjà dans les années 1930 en Europe puis dans les années 1980/90 dans les Amériques, il est indéniable qu’elles connaissent actuellement un fort regain d’intérêt dans le monde entier, tant en ce qui concerne l’effervescence du soutien populaire que le potentiel de leur développement technologique et économique.

La monnaie Léman est née en 2015 dans le bassin lémanique (autour de Genève) et présente un lot de particularités. Il s’agit d’une monnaie transfrontalière, qui se base sur le bassin de vie plutôt que sur des frontières administratives ; elle a pour ambition d’allier une monnaie papier nantie (80’000 lémans sont aujourd’hui en circulation auprès de 300 professionnels) et une monnaie numérique au sein d’un système de crédit mutuel (actuellement en construction, afin de mettre à disposition des membres un crédit à taux 0 et reposant sur des dettes multilatérales).

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Systèmes d’échange communautaire et ESS
septembre 30, 2016
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Università d'estate decrescita italia 2016

Du 7 au 11 septembre à Giovinazzo, dans la province de Bari, Italie, a eu lieu l’Université d’Eté de la Décroissance. Adossée à la 13ème édition, l’université organisée par l’association pour la décroissance et le réseau d’économie solidaire (RES – Rete di economia solidale), a été l’occasion d’approfondir les thèmes de l’économie sociale et solidaire dans une atmosphère conviviale, qui a favorisé des occasions d’échanges entre les intervenants et les participants. Solidarius Italia a participé à l’Université d’Eté de la Décroissance 2016, en la personne de Stefano Caffari, auteur de ce rapport.

Le thème central de cette édition a concerné les monnaies alternatives et les systèmes d’échange communautaire, des instruments fondamentaux pour la construction de communautés écosolidaires capable d’affronter les multiples crises systémiques que nous traversons. Read more

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